Evolution physico-chimique et dynamique des milieux inter et circum-stellaires
Document
rédigé dans le cadre de la prospective 2003 de l'astronomie organisée par
l'INSU
La découverte
des nuages moléculaires a fait naître une communauté interdisciplinaire
réunissant astrophysiciens, physiciens et chimistes qui ensemble travaillent à
l'évolution des milieux dilués et froids présents dans l'espace. Ces travaux
ont une dynamique propre animée par l'exploration
de la chimie interstellaire: l'originalité des processus et des espèces, sa
diversité et sa richesse encore largement inexplorées avec en perspective la
recherche d'une possible contribution interstellaire à la chimie du vivant. Ils
sont aussi reliés à plusieurs des grandes questions de l'astrophysique: la
formation et l'évolution des galaxies et la formation des étoiles et des planètes. L'approche interdisciplinaire de ces
questions est essentielle. Ce sont des
travaux interdisciplinaires qui fondent les identifications spectroscopiques
des constituants de la matière, les diagnostics des conditions physiques et notre
compréhension des processus physico-chimiques dans l'espace. C'est aussi à
travers des échanges interdisciplinaires que l'on peut espérer comprendre l'évolution
physico-chimique et dynamique de la matière froide dans le milieu
interstellaire et les enveloppes circumstellaires mais aussi le gaz
primordial.
Les échanges interdisciplinaires doivent être
renforcés suivant deux axes. (1) Avec les physico-chimistes et spectroscopistes
pour obtenir les connaissances physico-chimiques (spectroscopie, excitation, réactivité
chimique pour les molécules et poussières interstellaires) qui serviront à l'interprétation
des observations. Les chimistes théoriciens participent activement à ces
recherches grâce aux développement de nouveaux outils numériques comme la
méthode DFT (Density Function Theory). (2) Avec des physiciens pour comprendre l'évolution
dynamique de la matière résultant des
couplages entre processus et échelles spatiales et temporelles.
La préparation
scientifique de Herschel et ALMA ouvre de nouvelles perspectives aux collaborations existantes sur les
propriétés microscopiques de la matière, la réactivité chimique à basse
température, les collisions et l'interaction matière-rayonnement. La majorité
des espèces détectées à ce jour est constituée de radicaux et d'ions
moléculaires particulièrement instables dans les conditions des laboratoires
"terrestres" et l'interprétation de leur spectre astrophysique a
requis la coopération des astrophysiciens avec les spectroscopistes, particulièrement
du domaine micro-ondes, de laboratoire ainsi que les chimistes théoriciens.
L'élargissement du domaine électromagnétique vers le sub-millimétrique avec Herschel
et le gain en sensibilité et résolution angulaire d'ALMA vont nous donner accès
à des espèces nouvelles, comme les hydrures métalliques mais peut-être aussi à
des molécules organiques complexes, et nous permettre de sonder des états
moléculaires rotationnellement, voire vibrationnellement excités encore peu
étudiées pour les espèces instables. Un travail théorique est également nécessaire
pour réunir les données nécessaires au calcul d'excitation de molécules comme H2O
qui seront de précieux diagnostics des conditions physiques.
Un fort couplage entre les observations et études
expérimentales et théoriques est également nécessaire pour l'étude des grains
et des glaces. Le programme National a engagé plusieurs projets expérimentaux
destinés à reproduire au laboratoire des analogues des poussières
interstellaires qui servent à
caractériser les grains. Cet effort doit être associé aux analyses d'échantillons
extra-terrestres porteurs de grains interstellaires. Les avancées attendues
dans les observations des poussières doivent déboucher sur une compréhension de
l’évolution physico-chimique des grains et des processus à leur surface. Pour
cela de nouveaux projets expérimentaux permettant d’étudier les processus
contribuant à la synthèse et
l’évolution des grains dans l’espace et à la chimie à leur surface doivent être
engagés.
Les observations montrent qu’une fraction
importante des poussières sont des
nano-particules carbonées d’au plus quelques milliers d’atomes. La nature précise
de ces particules, leur origine et leur lien avec les bandes diffuses restent
encore à être élucidés. Elles jouent certainement un rôle important dans
l'évolution physico-chimique de la matière, les échanges d'énergie et peut-être
le couplage de la matière avec le champ magnétique. Ce domaine constitue une
nouvelle discipline frontière où les astrophysiciens doivent tisser des liens
avec les physiciens moléculaires et physiciens du solide qui explorent les
propriétés de la matière aux nano-échelles.
Le milieu interstellaire
constitue un archétype des systèmes régis par des lois non-linéaires dont la
complexité émerge par le biais d'un
très grand nombre d'échelles (spatiales et temporelles) couplées entre
elles. Ces couplages sont locaux comme
les processus collisionnels et les réactions chimiques mais aussi non-locaux avec l'action de la gravité,
du champ magnétique, du rayonnement et de la turbulence. La relative importance des couplages locaux
et non-locaux a des conséquences importantes sur l'évolution de ces systèmes
dans leur ensemble. L'émergence de
structures dans le milieu
interstellaire doit être abordée dans cette perspective. Les systèmes constitués d'un grand nombre
d'éléments en interaction ont tendance a s'organiser en structures sur une
vaste gamme d'échelles. L'intermittence
spatio-temporelle: celle induite par exemple
par la dissipation de la turbulence interstellaire, engendre des
régions hors-équilibre. Bien que ces
régions n'occupent qu'une très petite fraction de l'espace et aient des temps
de vie courts, il existe en permanence
une fraction du gaz observée dans ces états hors-équilibre. Ce gaz peut jouer
un rôle déterminant dans l’évolution de la matière car il peut être le lieu de
processus physico-chimiques inopérant a basse température. La portée pour l'Astrophysique de cette axe
de recherche dépasse l'étude de la matière interstellaire et devrait devenir un
thème fédérateur. L'astrophysique
doit s'ouvrir à la communauté de
la physique statistique, aux outils statistiques et théoriques développés
dans les nombreux champs de la Physique et des Sciences de la Terre où sont étudiés
des comportements de type systèmes complexes, en particulier dans les domaines
suivants: (i) la morphogenèse, (ii)
l'universalité, les lois d'échelles
(iii) la combustion, la physique des interfaces, (iv) l'ordre et le désordre,
(v) la criticalité auto-organisée.