Contribution
au groupe "Thématiques scientifiques prioritaires"
Physique Chimie du milieu interstellaire
Document
rédigé dans le cadre de la prospective 2003 de l'astronomie organisée par
l'INSU
Introduction
Cette thématique est née il y a 30 ans avec la
découverte des nuages moléculaires dans la Galaxie à travers l'observation de
la transition de rotation J=1-0 de la molécule CO. Les découvertes se sont
depuis succédées à un rythme soutenu et l'étude physico-chimique de la matière diluée
et froide est devenue une thématique transverse aux disciplines de l'astrophysique
de la Cosmologie à la Planétologie et aussi un lien interdisciplinaire fort de
l'Astrophysique avec la Physique et la Chimie. La formation de molécules et
poussières interstellaires dans le gaz primordial puis l'espace
interstellaire jouent un rôle déterminant dans la structuration de
l'Univers de la formation des premières étoiles à celle des disques
proto-planétaires. Ce sont les poussières qui couplent la matière avec le
rayonnement stellaire, les molécules et aussi les poussières dans les condensations
proto-stellaires qui rayonnent l'énergie perdue par le gaz froid sur la gravité
et les ions moléculaires et les grains chargés qui lient la matière neutre au
champ magnétique. L'émission du gaz
et des poussières interstellaires offre tout au long de cette évolution des diagnostics
spectroscopiques uniques des conditions physiques et de la composition chimique
de la matière. L'étude physico-chimique de la matière a aussi une dynamique
propre animée par l'exploration de la chimie interstellaire: l'originalité des
processus et des espèces, sa diversité et sa richesse encore largement
inexplorées avec en perspective la recherche d'une possible contribution
interstellaire à la chimie du vivant.
Faits marquants
Mise
en évidence spectroscopique avec le satellite ISO de l'évolution des poussières
interstellaires, des enveloppes circumstellaires aux condensations
proto-stellaire et disques proto-planétaires.
Identification des principaux constituants des glaces interstellaires et
des premières étapes de l'évolution physico-chimique de la matière moléculaire
condensée à la surface des grains. La
comparaison entre données observationnelles et de laboratoires a été
essentielle dans ces avancées.
Premières
explorations avec les instruments de l'IRAM de la structure et la chimie du gaz
dans les condensations proto-stellaire et les disques proto-planétaires. En particulier, mise en évidence d'un
important fractionnement en deutérium interprété comme le résultat de la déplétion des éléments lourds sous forme de
molécules condensées sur les grains.
Détection
de l'émission infrarouge de poussières interstellaires et de raies d'émission
de la molécule CO dans des quasars a
grands décalages vers le rouge. Cette découverte démontre une formation rapide de poussières qui
obscurcissent les étapes les plus actives de l'évolution des galaxies.
Bilan
Les
développements récents de la thématique ont été stimulés par les succès d'ISO
et de l'IRAM auxquels elle a grandement contribué.
Les
données spectroscopiques fournies pas ISO et aussi le VLT ont révolutionné la
recherche sur la nature des poussières interstellaires et leur contribution à
l'évolution chimique de la matière. La nature précise des nano-particules
carbonées, leur lien éventuel avec les porteurs DIBs et leur rôle de catalyseur pour la chimie
interstellaire en particulier pour la formation de H2 font l'objet
de projets expérimentaux et théoriques étroitement liés aux résultats
observationnels. Les premières étapes de la synthèse de ces nano-particules ont
été observées dans les enveloppes circumstellaires. La découverte par ISO de
silicates cristallins dans les enveloppes circumstellaires, les disques
circumstellaires et la comète Hale-Bopp et leur absence dans le milieu
interstellaire posent le problème de la
transition entre matériaux cristallins et amorphes dans l'espace.
Les
observations hétérodynes à haute résolution spectrale de raies atomiques et moléculaires
ont permis de grandement augmenter la statistique
et la dynamique spatiale sur la structure multi-échelle et turbulente du milieu
interstellaire, un pas essentiel dans l'exploration du rôle de la turbulence sur
l'évolution de la matière interstellaire en particulier la régulation du taux
de formation d'étoiles et l'impact des conditions hors équilibre (liées à la
dissipation intermittente de l'énergie turbulente) sur la chimie
interstellaire. L'existence de gaz moléculaire
chaud dans le milieu diffus loin des régions de formation d'étoiles a été mise
en évidence par des observations H2 à la fois en émission (ISO) et
en absorption (FUSE). L'exploration de la chimie dans ce milieu a connu une avancée majeure avec la détection
d'une vingtaine de molécules interstellaires par spectroscopie millimétrique en
absorption en direction de radio-sources.
L'étude du rôle du champ
magnétique dans la structuration du milieu interstellaire et la formation des étoiles
se développe avec un nombre grandissant d'observations donnant accès à son
intensité et orientation dans les nuages interstellaires.
Une
action pluridisciplinaire réunissant astrophysiciens, spectroscopistes,
physiciens et chimistes est engagée pour
la préparation scientifique de Herschel et ALMA. Ce groupe joue un rôle
moteur dans cette préparation à l'échelle
européenne.
Forces et faiblesses de la communauté
Forces:
L'avènement à proche et moyen terme de plusieurs
grands instruments aux longueurs d'onde infrarouge/millimétrique, avec un gain
en sensibilité et résolution angulaire de 10 à 100 ainsi que l'ouverture de la
totalité du domaine sub-millimétrique à l'exploration spectroscopique avec
Herschel vont grandement élargir le domaine de recherche de la communauté PCMI.
C'est une grande opportunité mais aussi un défi auquel nous devons nous préparer.
La thématique PCMI a un champ d'action très large
et bénéficie d'une grande diversité d'échanges.
Elle est par essence interdisciplinaire et transverse aux disciplines de
l'astrophysique (PCMI a des interfaces actives avec plusieurs programmes
nationaux: PNP, PNPS, PNG, PNC et GDR
Exobiologie). Elle est à la fois fédératrice
au sein de l'Astrophysique et avec la Physique et la Chimie.
Rôle structurant du Programme National: cette
communauté est remarquablement soudée en dépit de sa grande diversité et
dispersion institutionnelle. Son action
est reconnue internationalement.
Faiblesses:
Les équipes constituant la communauté PCMI sont
petites et dispersées, aussi bien au sein des labos d'astrophysique que dans les labos de Physique et Chimie.
Elles y représentent le plus souvent une thématique minoritaire. Elles ont de
ce fait du mal à y imposer leurs priorités scientifiques, en particulier en
termes de recrutements et d'équipement.
La nature le plus souvent pluridisciplinaire de ces priorités est une
difficulté supplémentaire.
Le financement d'un projet expérimental est un
parcours à obstacles répétés au succès final incertain. PCMI ne peut apporter
qu'une contribution très partielle au financement de grands projets (> 200
kEuro) . L'absence de cadre institutionnel pour leur financement est un clair
frein au développement de projets expérimentaux ambitieux.
La communauté PCMI est trop petite et dispersée
dans ses actions pour faire face à la multiplication des observations dont
l'interprétation s'appuiera sur la compréhension de la physique des milieux
dilués et froids et les connaissances des propriétés physico-chimiques et
spectroscopiques de la matière. Pour préserver la position de la France dans ce
domaine et assurer le retour scientifique des grands instruments élaborés dans
un contexte international, l'action fédératrice et interdisciplinaire de cette
communauté doit être soutenue au niveau national, en particulier par des
affichages inter-disciplinaires.
Grandes questions
L'étude de la matière
inter et circumstellaire est liée à
plusieurs des grandes questions présentes de l'astrophysique: la formation et
l'évolution des galaxies, la formation des étoiles et des planètes, et
l'exploration de la chimie dans l'espace.
La physique et la chimie de la matière jouent dans chacune de ces étapes
de l'évolution de l'univers un rôle clé. La caractérisation observationnelle de
l'état physique et chimique de la matière le long de cette évolution et
l'identification des processus physico-chimiques qui y contribuent sont donc
naturellement un axe central de cette
thématique.
Les observations à haute
résolution spatiale et spectrale montrent que le milieu interstellaire est
structuré à toutes les échelles accessibles à l'observation aussi bien en
densité qu'en vitesse. C’est un système
hors-équilibre, turbulent, hétérogène à
toutes les échelles et aucune échelle ne peut y être considérée comme isolée ou fermée. L'évolution de ce milieu
et en particulier le fait qu'il forme des étoiles est le fruit d'une dynamique complexe résultant des nombreux
couplages non-linéaires, locaux et non-locaux, entre le rayonnement, la chimie,
la turbulence, la gravité et le champ magnétique. Le milieu interstellaire
constitue un archétype des systèmes régis par des lois non-linéaires dont la complexité
émerge par le biais d'un très grand
nombre d'échelles (spatiales et temporelles) couplées entre elles. L'émergence de structures dans ce milieu
et plus généralement dans les milieux dilués de l'univers doit être
abordée dans cette perspective. Le développement de cette approche de l'évolution
de l'univers est le deuxième axe
de notre contribution inter-disciplinaire à l'astrophysique.
Propositions thématiques d'évolution
L'élargissement
du domaine de recherche de PCMI, résultant du gain en sensibilité et résolution
angulaire des grands instruments, va accentuer la nature transverse et
interdisciplinaire de cette thématique ce qui devrait l'amener à jouer un rôle fédérateur fort au sein de
l'Astrophysique mais aussi avec la Physique et la Chimie.
L'évolution physico-chimique de la matière lors
des phases proto-stellaires et dans les disques proto-planétaires est un sujet
phare qui va grandement se développer avec l'objectif de faire le lien avec la
matière primitive dans le système solaire. Un enjeu majeur de ce sujet est la
recherche de molécules pré-biotiques hors du système solaire. Le gain en
sensibilité et résolution angulaire permet aussi d'observer plus loin.
L'observation de la matière interstellaire va s'étendre
aux galaxies dans toute leur diversité et contribuer de manière essentielle à
l'étude de l'évolution des galaxies en particulier les phases d'intense
formation stellaire. Dans l'infrarouge lointain un projet de grand télescope
(8m) refroidi par cryogénie (SAFIR) s'élabore. Le gain en sensibilité devrait
pouvoir permettre l'étude de la formation des premières étoiles et des galaxies
à travers l'observation des raies de rotation de H2. C'est aussi un
des objectifs d'ALMA et du NGST.
ALMA, Herschel et Planck
permettront de tracer la structure en densité et en vitesse de la matière du
milieu diffus aux condensations proto-stellaires sur une large gamme d'échelles
angulaires avec une statistique significative. L'interprétation de ces données
devra s'appuyer sur un développement de notre compréhension des propriétés de
la turbulence MHD supersonique. ALMA
devrait permettre de localiser les régions de dissipation de l'énergie
turbulente, d'étudier la physique de cette dissipation et son impact sur l'évolution
du milieu interstellaire. Le rôle du champ magnétique dans la structuration du
milieu interstellaire et la formation des étoiles va pouvoir être étudier à
travers la mesure de la polarisation de raies du gaz et de l'émission sub-mm
des poussières. Herschel donnera accès à de nouveaux diagnostics
spectroscopiques des conditions physiques particulièrement précieux pour l'étude
de la formation des étoiles (H2O) et les transitions de phase dans le milieu
diffus (CII).
L'ouverture d'un nouveau domaine de longueurs
d'onde par Herschel et aussi ALMA insuffleront une nouvelle dynamique dans la
recherche de nouvelles molécules. On attend un apport original à la chimie
interstellaire des relevés spectraux de sources de référence représentatives
des diverses étapes de l’évolution de la matière. Par exemple, l'analyse
spectroscopique du gaz là où les glaces se subliment est un moyen beaucoup plus
sensible d'étudier la chimie à la surface des grains que la spectroscopie IR en
absorption. La spectroscopie des poussières par SIRTF puis Herschel servira
enfin à caractériser les poussières interstellaires et leur cycle de vie.
Une action concertée des programmes nationaux est
nécessaire pour préparer les astrophysiciens français à tirer le meilleur parti
des futurs instruments dans un contexte de forte compétition internationale. En
particulier l'interprétation de données spectroscopiques sur la poussière et le
gaz interstellaire ne peut plus rester le domaine de spécialistes. Une réflexion
est engagée dans le cadre de PCMI pour rendre disponible à une large communauté
les bases de donnée de physique et outils de modélisation nécessaires à l'interprétation
de ces observations et de les intégrer dans les observatoires virtuels.
Les échanges interdisciplinaires doivent être
renforcés suivant deux axes: (1) avec les physico-chimistes et spectroscopistes
pour obtenir les données et caractériser les processus physico-chimiques
(spectroscopie, excitation, réactivité chimique pour les molécules et poussières
interstellaires) qui serviront à l'interprétation des observations et (2) avec
des physiciens pour comprendre l'évolution dynamique de la matière résultant des couplages entre processus et
échelles spatiales et temporelles. L'interprétation des données sur la
structure du milieu interstellaire devra par exemple s'appuyer sur une
compréhension des propriétés fondamentales de la turbulence MHD.
Le développement des techniques de détection
cohérente et incohérente du rayonnement interstellaire dans l'infrarouge lointain et le sub-millimétrique
doit être soutenu pour préparer les futurs observatoires au-delà de Planck,
Herschel et ALMA. Les perspectives de
progrès instrumentaux sont riches. Le développement de l'hétérodyne qui reste unique
pour la spectroscopie à très haute résolution spectrale va se poursuivre
au-delà du tera-Hertz. Les caméras bolométriques vont révolutionner les
capacités présentes d'imagerie grand champ dans le domaine sub-millimétrique. Hors
des bandes atmosphériques, l'observatoire en avion SOFIA va constituer le banc
d'essai des nouveaux développements instrumentaux. La participation
d'instrumentalistes français à la construction d'instruments pour cet
observatoire doit être encouragée.